Deviens CTO

Il y a quelques jours, j’étais présent à /dev/var (une conférence locale, thématique web) et j’y ai rencontré une personne qui cherchait à rencontrer des personnes « techniques » pour la rejoindre dans une aventure d’entreprise naissante. C’était juste après mon intervention durant laquelle je parlais de mon enthousiasme dans mon travail et de certains aspects technologiques sur lesquels j’interviens.

Le lendemain soir, je reçois un mail sur ma boîte perso (mon adresse est facile à trouver, notamment à la fin de mes présentations). Le contenu de cette e-mail m’a fortement surpris.Avec l’accord de son auteur, le voilà retranscrit tel quel, (mais anonymisé).

Deviens CTO

Salut, je m’appel X on s’est croisé à la soirée /Dev/Var/6 jeudi soir, comme tu le sais, je recherche un CTO pour la boite que je vais lancer en Janvier 2015. Avec un pack financier carrément cool pour une boite qui va potentiellement valoir plusieurs millions à cinq ans.
Pour faire court ma startup rassemble un appli mobile iOS et une interface web à la manière d’un espace de vente le bon coin. Il faut le voir comme un service ajouté à ces sites de petites annonces pour simplifier au maximum la vente sur internet. À ceux qui veulent connaitre le projet, contactez moi par mail, pour que l’on fixe un rendez-vous.

Si t’est dispo on peux en discuter autour d’un café, et si t’est chaud deviens mon CTO et même si tu n’est pas intéressé par mon offre envoi ce message à des gens que tu connais, qui ont les skills technique ou peuvent être intéressé ma startup en early stage en tant que co-fondateur.

Et voici la réponse que je lui ai faite.

Salut X,

Je me souviens qu’on a échangé quelques mots à (…) à propos de ton idée de service et de ta recherche.

Cet e-mail que tu as envoyé m’a surpris et comme tu m’as semblé une personne sympa et pleine de bonne volonté, je me suis dit que ça valait le coup que je te réponde.

Cet e-mail me semble être proche de la pire manière possible de trouver un co-fondateur et je vais te détailler pourquoi. Ça n’a rien de personnel. C’est une critique constructive basée sur quelques années d’expérience dans la création d’entreprise et la vie professionnelle.

1. La forme

Tu envois clairement cet e-mail à un paquet de monde, sans aucun élément personnalisé, tout en essayant de donner l’impression que tu t’adresses individuellement à chacun. De plus, tu laisses l’adresse de tout le monde en copie visible ; grosse faute d’étiquette. En bref ça donne l’impression que t’arroses le plus possible, sans cibler ni personnaliser. Ça fait désespéré.

Ton mail est bourré de fautes d’orthographe, d’anglicismes inutiles. C’est pas la mort, mais ça ne montre pas que tu prends le temps de t’adresser proprement à quelqu’un qui va devenir aussi important pour le projet, alors que tu prends le temps d’utiliser un gabarit « joli » pour ton mail (ce qui est totalement inutile pour ce genre de mail). Ça marque mal.

2. Le fond

Si tu prévois de lancer une boîte et que tu manques de compétences techniques, ça n’est pas un CTO dont tu as besoin. CTO est un terme précis qui a du sens dans une « grosse boîte », avec vraie hiérarchie. Lorsqu’on lance une boîte à 2 ou 3 il n’y a pas de CEO, de CTO, … mais des personnes qui font tout (y compris les basses taches), avec plus ou moins d’expertise, pour lancer la machine le moins mal possible. En fait tu cherches un bon technicien, qui comprenne globalement ce qui est en jeu au niveaux technique, business, … et qui puisse aider à la mise en place d’une première version, le temps d’avoir les moyens de recruter de bons et passer les étapes suivantes.

Tu parles d’un « pack financier carrément cool ». J’ai cru m’étouffer en lisant ça. T’as boîte n’est pas encore lancée, n’a (a priori) pas gagné le moindre euro et que tu n’as pas mentionné le moindre capital de départ. Tu parles d’une valorisation astronomique à 5 ans, sans parler de business plan, alors que l’extrême majorité des startups coule avant de devenir rentable. En plus la valorisation n’est intéressante que si tu prévois de vendre. À la genèse d’un projet tu devrais y croire comme si c’était ton enfant, comme si t’allais changer le monde, faire grandir ta boîte durant toute une vie, plutôt que penser à combien la vendre dans 5 ans. C’est peut-être une bonne manière pour convaincre des investisseurs, mais pas un co-fondateur.

3. À qui tu t’adresses

Je ne sais pas exactement ce que font les autres 24 destinataires de ton mail, mais certains (dont moi) sont clairement engagés à fond dans leur propre projet.

Les quelques mots qu’on a échangés concernaient ma boîte et ce que j’y fais. Ça me paraît fou que tu puisses croire que je puisse être prêt à quitter ça pour co-fonder une startup dont je ne sais rien, avec des personnes dont je ne sais rien.

Et tu ne sais rien non plus de moi, et je présume rien non plus des autres à qui tu envois ce mail.

Un co-fondateur d’entreprise doit être la personne en qui tu as le plus confiance, dont tu es sûr qu’il (ou elle) partage complètement ta vision du projet, ses valeurs, son plan de route. C’est aussi une personne dont tu dois être sûr des compétences (métier et humaines) car tu vas devoir t’appuyer dessus pour pouvoir mettre tes propres compétences au service du projet.

En résumé, je ne sais pas juger de la pertinence de ton idée de création d’entreprise, mais la manière dont tu t’y prends me semble à côté de la plaque.
Je te conseille de repenser à tes priorités, à ce qui compte vraiment pour toi. Continue de rencontrer du monde, tisser des relations avec des gens plus techniques que toi et peut-être qu’à un moment tu verras qu’une personne cadre avec ce que tu cherches. Si ça n’arrive pas, il vaut mieux ne pas choisir de second choix et plutôt confier la réalisation technique à un prestataire pour la première version, le temps de trouver vraiment la bonne personne. Je connais des tas d’exemples qui ont très bien fonctionné comme ça. Il n’y a pas pire dans une création que de s’associer avec les mauvaises personnes.

Si tu n’as pas mal pris ce message un peu brutal et que tu veux en parler quelques minutes de vive voix, je te propose de m’appeler un de ces jours. Je ne détiens pas la Vérité, mais j’ai une opinion. Et si tu as cru que je pouvais être un bon co-fondateur pour ton projet, peut-être que mon opinion te seras utile.

Comme je fais tout dans la transparence, j’aimerai publier sur mon blog ton mail (anonymisé) et ma réponse. Je ne le ferai qu’avec ton accord, mais je pense que ça peut servir à d’autres. Et puis si c’est moi qui suis à côté de la plaque, j’aurai les commentaires critiques d’autres personnes.

Je te souhaite tout le succès que tu mérites pour ta création d’entreprise. Pour ce que j’en sais, ton idée est intéressante et mérite d’être creusée.

Quelques heures se sont écoulées depuis ma réponse et j’ai eu un échange de mail avec cette personne. Elle a pris ma réponse de manière positive et a visiblement compris que je n’étais pas là pour la démolir, mais lui faire un retour bienveillant et constructif.

Après coup, je rajouterai un point :

« si t’est chaud deviens mon CTO » m’a fait bizarre. Je ne savais pas que dans une boîte une personne pouvait appartenir à une autre. C’est pour la même raison que je grince souvent quand j’entends un manager parler de « ses équipes » ou un dirigeant de « ses salariés ». Pour moi — surtout pour des petites structures où tout le monde est très investi — on est salarié de l’entreprise, mais collaborateurs ou collègues dans une équipe globale qui travaille à un objectif commun. J’ai toujours du mal à me présenter comme « Directeur technique » simplement parce que j’ai quelques responsabilités différentes des autres développeurs avec qui je travaille. Mais bon, je m’égare.

Le but de cet article est de partager cette expérience. Aussi bien pour des créateurs d’entreprises qui pourraient y voir un cas intéressant, mais aussi pour moi afin de voir si ça n’est pas mon point de vue qui est à côté de la plaque.

Tous les commentaires sont bienvenus (tant qu’ils sont courtois).

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9 commentaires pour Deviens CTO

  1. Tony dit :

    Personnellement j’ai trop souvent vu des porteurs de projets qui n’ont pas de compétences techniques et qui sollicitent une aide gratuite, avec rémunération dans X années, lorsque l’entreprise aura gagné des milliers d’euros. L’approche dans cet email me parait un peu plus correcte. Le porteur de projet semble avoir été un peu maladroit sur la méthodologie utilisée.
    J’ai l’impression que le tutoiement et le discours utilisé résulte d’un stéréotype des développeurs / directeur technique …

    Quoi qu’il en soit, je recommande à ce porteur de projet de décider entre « devient mon CTO » et « rejoint l’aventure en tant que co-fondateur ». Car l’approche est nettement différentes.
    Si ça peut aider à faire un choix entre devenir employé ou co-fondateur, il faut vraiment que tout le monde soit conscient que les développeurs ont leur propres idées, leurs propres projets et qu’ils ne sont pas tous enthousiastes à venir rejoindre les idées d’autres porteurs de projets.

  2. Rodrigue dit :

    Whaou, l’offre est alléchante, on signe où #ModeNaifOff

    J’ai déjà eu la visite d’une personne qui avait ce même type de discours, c’est bien d’avoir de l’ambition mais il faut -aussi- avoir les pieds sur terre… et concevoir de valoriser sans arguments c’est limite. Tu as très bien réagi.

  3. stephanie dit :

    Je ne sais pas si c’est pire que les offres d’emploi sur quelques plateformes se disant « orienté-web » qui cherchent un CTO en disant : la première année, tu ne gagneras franchement rien mais après on se fera des thunes ! Et de ces annonces, il y en a à profusion …
    Ce qui est triste dans l’histoire c’est de s’apercevoir que pour cette personne, parler 2 minutes avec une personne donne le droit de tutoyer et de parler comme si c’était un pote de toujours…
    B

  4. Sylvain dit :

    Déjà, je comprends même pas comment on peut perdre son temps à répondre sérieusement à un mail aussi pathétique.

  5. @Sylvain J’avais quand même l’intuition que cette personne était à côté de la plaque dans sa démarche mais pas dans le fond. J’ai échangé quelques autres e-mails et on a même discuté au téléphone. Elle avait sincèrement envie de bien faire et a beaucoup apprécié le retour que j’ai pris le temps de lui faire. Je ne regrette pas le temps que j’ai consacré à ça.

  6. Tom dit :

    Sans chambrer (enfin si :-)…), il y a plusieurs photes dans la réponse ;-) (dont certaines qui piquent les yeux). Mais sur le fond, je suis tout à fait d’accord.

    • C’est vrai que je fais pas mal de fautes et ça me déprime. Indique les moi et je les corrigerai volontiers.

      • Tom dit :

        Avec plaisir:

        * « T’as boîte n’est pas encore lancée » –> « Ta boîte n’est pas encore lancée »
        * « mon opinion te seras utile. » –> « mon opinion te sera utile. »
        * « des autres à qui tu envois ce mail. » –> « des autres à qui tu envoies ce mail. »
        * « ce qui est en jeu au niveaux  » –> « ce qui est en jeu au niveau  »

        * Et là je suis moins sûr, mais j’aurais mis:
        « des tas d’exemples qui ont très bien fonctionné » –> « des tas d’exemples qui ont très bien fonctionnés »

        * Et sur le fond: « Ton mail est bourré de fautes (…) C’est pas la mort » –> à ce point-là, si :-) Plus sérieusement, avec un tel niveau de fautes, je bloque au bout de la première phrase. Pourquoi? Pour moi, ça veut dire que : 1) il n’a pas conscience de son « handicap » 2) et/ou il s’en fout. Et du coup, j’ai très peur du produit qui pourrait être créé avec un niveau de perfectionnisme si bas.

      • Merci Tom d’avoir relevé mes fautes. Vu qu’elles sont dans le mail que je cite (le mien) je ne les corrigerai pas en place, ca serait malhonnête de ma part.

        Sur le fond ; j’ai tendance a être assez exigeant avec l’usage de la langue, mais je n’en fais pas non plus un filtre rigide. D’abord le contexte ne l’exige pas ; il ne s’agit pas de recruter un rédacteur. De plus, une maîtrise imparfaite de la langue ne présage pas forcément une incompetence globale. Il existe plein d’exemples de grandes réussites professionnelles de personnes n’ayant pas parfaitement appris la langue. C’est pour ça que je disais « c’est pas la mort, mais ça marque mal ». Je ne vais pas non plus demander aux candidats à l’embauche de me décortiquer des crevettes avec des couverts, et pourtant c’est le signe (pour certains) d’une bonne éducation indispensable. Bien sûr que cet exemple est exagéré, tu vois l’idée.

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