De l’exception qui devient trop souvent la règle

Je lis souvent ce que publie Jef Mathiot car il a cette capacité à se plonger dans un sujet suffisamment plus profondément que moi pour en ressortir une perspective intéressante et souvent avec des biais différents des miens.

Son récent article intitulé Apple versus FBI : le choc des pipeaux fait un point intéressant. Je m’apprêtais poster un simple commentaire, mais la longueur de ma réponse m’a poussé à en faire un article sur mon blog.

J’apprécie cet article, comme d’autres précédents, qui bousculent un peu les guerres de chapelles auxquelles on est souvent habitué sur de tels sujets, où chacun dans son camp se voit comme détenteur de la vérité et l’autre comme un démon à fustiger. Tout est histoire de point de vue et de contexte.

Le point fort de cette histoire, qui dépasse largement la notion de terrorisme et du nombre de mort, est la question du contre-pouvoir.

La France et les États-Unis d’Amérique sont bien placés pour se souvenir que la Révolution Française et la Guerre d’Indépendance — sources de nos constitutions respectives — sont truffées d’éléments juridiques fondamentaux pour protéger la population contre les excès du pouvoir, tout démocratique soit-il. Lorsque l’on fait tomber une de ces protections, ne serait-ce que ponctuellement, on doit le faire avec une très grande prudence et je trouve que ce « grand débat » est justement la matérialisation de cette question qui se pose. Je suis heureux (bon, peut-être pas heureux, mais satisfait) que ça ait lieu, au grand jour.

Sachant l’existence de grands principes légaux, que doit-on faire dans un cas particulier ; maintenir le principe ou le contourner ? Et selon moi, comme toujours ; ça dépend.

Dans le cas précis de l’enquête liée à la tuerie de San Bernardino, où s’opposent l’état (gouvernement et agences fédérales) et Apple (soutenus par d’autres grands noms/marques), je pense que ça n’est pas un problème de cryptographie, mais une question de principe et d’exceptions.

Apple dispose effectivement d’une clé maître (en terme de crypto) et c’est sur l’existence (et la sûreté) de cette clé que repose tout le modèle de confiance que l’on accorde à nos appareils et au système de mise à jour. J’ai peut-être tort, mais je ne me demande jamais comment vérifier de manière absolue l’intégrité d’une mise à jour de mon téléphone. J’ai confiance.

Je suis d’accord que d’un pont de vue purement technique, Apple doit avoir les moyens de produire un outil capable de dévérouiller le téléphone en question et de protéger cet outil de manière aussi efficace que sa clé maître. Mais pour moi ça n’est pas le propos.

Le propos est de savoir quel est aujourd’hui le déclencheur de la mise en place et l’utilisation de cet outil, et quel sera-t-il plus tard.

Le propos est également de savoir si une loi les contraint à le faire ou non. Et toute la bataille juridique qui a démarré (et qui ira probablement jusqu’à la Cour Suprême) servira à le déterminer. La position d’Apple est qu’ils ont toujours coopéré avec les autorités dans le cadre de la loi et que selon eux, cette dernière requête en sort. Ils ont aussi annoncé qu’ils se plieraient à une décision de justice, en dépit de leurs convitions morales.

L’argument que j’entends, utilisé pour s’opposer à cette demande du FBI est celui de la raison invoquée pour contourner les protections, de son caractère exceptionnel.

Ici le cas est assez limpide ; qui soutient la vie privée d’un terroriste mort ? Personne, probablement. On accorde donc le caractère exceptionnel à un contournement de la loi et des engagements d’Apple par rapport au produit et à sa sécurité.

Une fois qu’on a fait tout ce qu’il fallait pour que ce fichu iPhone soit déverrouillé, une foule d’autorités et agences gouvernementales se bousculera au portillon. Ça commence avec un cas de terrorisme ; facile. Puis ça sera une séquestration d’enfant ; on l’a fait pour un terroriste, on peut bien le faire pour la vie de nos enfants. Ensuite ça sera pour du traffic d’organe ou de drogue ; idem, y’a pas photo ! Et puis on en viendra aux cas de fraude fiscale, de conflit domestique… parce qu’à chaque nouveau cas, on regarde par rapport au précédent et on oublie qu’on a complètement dévié de l’exception initiale. C’est ps beau, mais c’est comme ça que ça marche « en vrai ».

L’histoire nous montre bien, y compris ces derniers mois en France, que l’exceptionnel et le temporaire ont tendance à demeurer. Lorsque le détenteur d’un pouvoir décide de faire un régime d’exception, avec la mise à l’écart de grands principes légaux le temps de régler une situation extra-ordinaire, il ne va pas avoir tendance à revenir en arrière.

Et puis on se trouve ici dans un cadre très américain. Sauf que l’on sait à quel point d’autres pays observent ce que font les américains avec leurs lois pour créer des bases de ce qui est globalement acceptable. Pourquoi la France n’imposerait pas à Apple ce genre de dispositif pour ses propres affaires ? Pourquoi la Chine ou l’Égypte ne le feraient pas. Dans des pays où la cible n’est pas le terrorisme, le crime odieux, le traffic de drogue… mais la dissidence politique, le journalisme indépendant, la liberté d’expression… alors c’est une toute autre histoire. C’est une une toute autre histoire mais ce sont les mêmes outils, les mêmes bases de confiance et de lois.
Parce que si la Chince conditionne l’accès au marché chinois à Apple sur la condition d’une version spéciale, installée sur tous les téléphones (pourquoi pas, après tout ?) vendus localement, sachant que ça existe techniquement et qu’il est acceptable de l’exiger sur une base légale, alors je vois bien le dilemme (très économique pour le coup) et je ne sais pas combien d’entreprises résisteront.

Donc d’après moi ça n’est pas une histoire Apple vs. FBI, mais une histoire de pouvoir centrale face à des défenseurs de contre-pouvoirs.

Le fait qu’Apple ait la position du défenseur dans cette affaire est peut-être une histoire de morale, ou pas. Une histoire de stratégie marketing, ou pas. C’est surtout remarquable que ce genre de contre-pouvoir existe, avec une telle force. Et je suis soulagé de voir que ces derniers jours d’autres se rallient à cette « cause », car leur silence était inquiétant. Je pense à Microsoft, Facebook, Google, Twitter et bien d’autres.

Et bien sûr que les annonces de renforcement technique des dispositifs de sécurité des appareils d’Apple tombe à point nommé et que ça va jouer en leur faveur, bien plus qu’une belle opération de marketing. Ce que j’aimerais c’est que tous les acteurs de notre réalité numérique aient la même attitude.

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